DJIBRIL HAMET LY
L’ARBRE A LA COUR CRIMINELLE
PIECE THEATRALE
EN 4 ACTES, 25 SCENES
UN PROLOGUE
UN EPILOGUE
PRIMEEEN MARS 2008 PAR
LE PRESIDENT DE LA COMMUNAUTE URBAINE DE NOUAKCHOTT
LE SECRETAIRE GENERAL DE LA COMMISSION NATIONALE MAURITANIENNE POUR L’EDUCATION, LA CULTURE ET LES SCIENCES
Extrait
PROLOGUE
Le soleil se lève, se couche
La terre tourne, retourne
Les choses bougent mais restent en place
Ou restent en place mais bougent
Dans les têtes ça bouge, ça tourne
Certains yeux voient le chemin, le contournent
Des esprits du bien se détournent
D’autres vers le bien se tournent
Les langues aussi tournent,
Sept fois tournent
Où sommes-nous
Que faisons-nous
Que deviendrons-nous ?
Agir
Et ne pas perdre de temps
Car la vie est de temps
Agir
Pendant qu’il est temps
En même temps
Agir
Vite
Tous
Pour le bien de tous ACTE III. LE PROCES
SCENE 17
Sur la scène, les deux avocats, chacun assis à sa table. Ils sont en retrait par rapport
à l’Avocat Général et la cour. Le bureau de l’Avocat général est placé à gauche, perpendiculairement à celui de la cour. Le bureau du Greffier en chef est à droite, en face de celui de l’Avocat général.
Les accusés, les témoins et la victime ne sont pas sur scène.
La barre est placée devant la Cour.
L’Huissier: La cour !
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
Le Président :
S’asseoit, tape sur son bureau avec un maillet.
Assis…!
(Tout le monde s’assoit)
L’audience est ouverte.
Faites entrer le premier prévenu.
(Le Charbonnier, conduit par un policier se présente à la barre).
Déclinez votre identité.
Brûle -Tout- Bois :
Je m’appelle Alhajji Binta-Yeyyaa-Le-Charbonnier dit Brûle-Tout-Bois,
né il y a cinquante ans passés, ici- même. Je suis marié, père de douze enfants. Je suis charbonnier : c’est ma profession.
Le Président:
Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Levez la main droite et dites : « Je le jure ! »
Brûle -Tout- Bois :
(Lève la main droite)
Je le jure !
Le Président :
Bien ! Brûle-Tout-Bois, vous êtes accusé d’avoir coupé beaucoup de bois, d’avoir brûlé, dans d’innombrables fours, des arbres hélas souvent verts, pour faire du charbon. Vous n’auriez distingué ni zones libres, ni forêts classées.
Reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?
Brûle -Tout- Bois :
Monsieur le Président, c’était pour nourrir ma nombreuse famille. Par ailleurs je rendais service aux ménagères : elles en avaient besoin pour faire la cuisine.
Elles me sollicitaient sans cesse et parfois me faisaient même travailler contre mon gré.
Pour les forêts classées, j’y ai une seule fois fait des fours, par ignorance.
Le Président : (Agacé, frappe du maillet sur le bureau)
Répondez à la question par « oui » ou par « non » : reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?
Brûle -Tout- Bois :
… Oui, Monsieur le Président.
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
Le Président:
A votre place !
Faites venir le second prévenu.
(Le boisselier entre)
Nom, âge et lieu de naissance, situation familiale, profession.
Coupe-Tout-Bois:
Je suis Malaw-Labbo–le-Boisselier, plus connu sous le nom de Coupe-Tout-Bois. J’ai vu le jour ici, depuis une soixantaine d’années. Je suis marié. J’ai dix-huit enfants que je nourris, habille, soigne et scolarise avec les recettes du bois que je coupe et que je vends surtout sous forme d’articles ouvragés : je suis boisselier donc un artisan du bois.
Le Président:
Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Levez la main droite et dites : « Je le jure ! »
Coupe-Tout-Bois (Lève la main droite)
Je le jure !
Le Président:
Vous êtes accusé d’avoir coupé des plantes en très grande quantité: tantôt vous déchiquetteriez du bois sec, tantôt vous abattriez et tueriez de grands arbres verts pour les découper ensuite à votre convenance. Les enquêtes ont établi, et vous l’avez reconnu pendant l’instruction, que vous choisissez toujours les meilleures essences, que ces dernières ont pratiquement disparu des forêts.
Qu’en dites-vous ?
Coupe-Tout-Bois (Protestant prudemment):
Mais, Monsieur le Président…
Le Président: (Perdant patience, tape sur la table et gronde).
Ni «mai» ni «juin» !
Reconnaissez-vous l’accusation qui est portée contre vous ? Répondez directement à la question par « oui » ou par « non » !
Coupe-Tout-Bois (Baisse la tête ): … Oui
Le Président :
Allez vous asseoir.
…………………….
Faites entrer le plaignant.
SCENE 18
(L’Arbre entre)
Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Levez la main droite et dites : « Je le jure ! »
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
L’Arbre (Lève la main droite)
Je le jure !
Le Président :
J’ai lu avec une grande attention votre plainte comme les divers procès verbaux et dépositions. Vous avez été entendu pendant l’instruction: qu’avez-vous à dire, aujourd’hui pour obtenir la réparation du tort dont vous vous estimez victime ?
L’Arbre :
Je m’appelle Arbre. Je suis un élément essentiel de la Nature et de la vie.
Mes racines’enfoncent dans la terre nourricière dont est fait l’Homme. Mon corps est recouvert d’une écorce protectrice : il est vigoureux et respire la santé. En guise de chevelure, ma tête est couronnée d’un tendre et reluisant feuillage vert. Mes multiples bras saisissent l’insaisissable : ils embrassent l’air et distribuent par mes feuilles et fleurs le bonheur à tout ce qui vit et respire.
Mon origine est perdue dans la nuit des temps : il n’est point de
Mémoire pour se rappeler mon âge et ne je ne sais qui de l’Homme ou de moi est le plus ancien sur terre. Peu importe, du moment que l’Animal-Vertical- Bipède-Chevelu, par ses sollicitations de tous les jours reconnaît qu’il ne peut se passer de mes services et ne peut vivre sans moi.
Et pourtant cet inconscient me tue, m’anéantit.
Et pourtant, Monsieur le Président, mes parents ont été assassinés.
Tous… Massacrés par dizaines, par centaines, sans arrêt, continuellement,
quotidiennement. Un nombre incalculable de mes frères ont disparu du fait de mains méchantes, de mains criminelles…
Qu’avons-nous donc fait pour mériter pareil traitement, j’allais dire pareille ingratitude ? Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait et qu’ont fait les miens d’autre que de rendre de précieux services : embellir et protéger, nourrir et soigner, éveiller, égailler, fournir le confort …?
J’offre à l’Homme une amitié sincère et utile, indispensable et viable. J’aurais tant souhaité qu’il prenne la main que je lui tends, au lieu de la trancher avec un instrument affûté…
Je lui ouvre un cœur pur, sans calcul. J’aurais tant été heureux, tant espéré de sa part un élan réciproque plutôt qu’un ardent feu mortel, un feu anéantisseur…
Monsieur le Président, où est le bosquet protecteur des agneaux, des cabris et des veaux ? Où est le bosquet -refuge, caisse de résonance des
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mélodieux chants des oiseaux des lueurs matinales et des fraîcheurs vespérales ?
Disparus.
Où est passé le bois villageois, le bois enjoliveur, qui protégeait des regards indiscrets, des poussières polluantes, des souffles brûlants de l’harmattan de la saison chaude et des gifles glaciales de la saison froide ? Où sont les haies vives salvatrices des cultures ? Où est le bois sacré dans lequel les jeunes circoncis venaient passer leur secrète retraite initiatique ?
Disparus.
Où est l’ombrageux arbre hospitalier sous lequel se restaurait le voyageur avant de poursuivre son long et laborieux chemin ? Où est cet arbre touffu auquel les oiseaux confiaient leur progéniture? Où sont ces arbres qui formaient des nids lacustres, havres de paix, où vivaiet une harmonieuse gent aquatique, où se désaltéraient les personnes, les animaux domestiques comme les fauves ? Cours d’eau qui rythmaient la vie des êtres ?
Disparus.
Où sont les essences qui fournissaient racines, écorces, feuilles, fleurs et fruits tant pour la nourriture que pour les soins ?
Disparues.
L’Homme a tout détruit. Tout. Aveuglément. Méchamment.
Je n’en peux plus, Monsieur le Président, de supporter tant de haine, tant de négation de la vie. De négation de ma vie. Je n’en peux plus !
Je suis impuissant devant les haches des coupeurs et les feux des brûleurs. Mon seul et unique recours est de me tourner vers ceux qui ont la noble tâche de redresser les torts et de rétablir la justice. Vers vous, Monsieur le Président, symbole et garant de cette justice indispensable à l’équilibre de la vie sociale. Justice sans laquelle les plus forts détruiraient les plus faibles.
Voilà pourquoi j’ai porté plainte pour que je sois entendu. Pour que la terre se souvienne. Pour que je ne disparaisse pas à tout jamais de la surface du globe. Que cette disparition n’entraîne pas, non plus, celle du genre humain et de tous les êtres vivants…
Sauvez-moi. Sauvez la nature. Sauvez l’humanité.
Voilà tout, Monsieur le Président…
Cependant, j’ai une doléance : me permettriez-vous d’adresser une prière à l’Homme ?
Le Président :
Une prière ? (Consulte ses assesseurs)
…Mais, bien sûr, allez-y
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L’Arbre :
Voici ma prière:
Homme !
Vois-tu, je perpétue la vie
J’œuvre pour ton bonheur
Je lutte contre ton malheur
Je participe au confort de ta demeure
Vois ton lit, ton tabouret, ton meuble à étagères
Ta table et ton tableau
Vois l’écuelle dans laquelle tu cueilles le lait nourricier
De tes vaches, chamelles, chèvres et brebis
La calebasse dans laquelle tu conserves tes aliments
Réfléchis :
Laisse-moi vivre,
Je te prie
Je te supplie
Je te fournis tes instruments de travail
C’est grâce à moi que le manche de ta houe existe
Qu’existent ta scie, ton marteau, ta pelle et ta pioche
Réfléchis :
Laisse-moi vivre,
Je te prie
Je te supplie
Je contribue à ton alimentation :
Où trouverais-tu les fruits que tu aimes tant
Si je disparaissais ?
Les feuilles de ta succulente sauce ?
Réfléchis :
Laisse-moi vivre,
Je te prie
Je te supplie
Homme !
Vois-tu, je perpétue la vie
J’œuvre pour ton bonheur
Je lutte contre ton malheur
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
Sans moi la chaîne de la vie s’interrompt,
Moi, symbole des végétaux
Moi protecteur des animaux
Sans moi plus jamais tu n’entendras
Les beaux chants des oiseaux
Sans moi la pluie s’enfuit
Et le désert t’envahit
Réfléchis :
Laisse-moi vivre,
Je te prie
Je te supplie
Homme !
Grâce à moi tu respires de l’air pur
Et le firmament, de bons lendemains, augure
Grâce à moi les ciels sont de bonheur
Et de toute beauté
Grâce à moi, point ils ne cracheront
Des flammes d’enfer
Réfléchis :
Laisse-moi vivre,
Je te prie
Je te supplie
A genoux
Homme !
Ecoute ma prière :
Ne me détruis pas
Telle est la prière que j’adresse l’homme.
Me tournant vers vous, garant de la loi, je crie justice, de tout ce qui me reste encore comme force..
J’ai foi en la Justice. Je demande réparation…
Merci, Monsieur le Président.
SCENE 19
…
Le Président :
Le 1er témoin, à la barre.
…………………………….
Déclinez votre identité.
Ménagère Consciente (Témoin à charge) :
Je m’appelle Ménagère Consciente. J’ai 40 ans. Je suis native et citoyenne de ce terroir. Je vis dans une famille harmonieuse: épouse d’un
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homme avec lequel je m’entends à merveille, mère de six charmants enfants
que j’adore et qui me chérissent, Dieu merci. Comme profession, je suis femme au foyer. Et je ne m’en plains pas.
Le Président :
Madame Ménagère Consciente, jurez de parler sans haine ni crainte, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Levez la main droite et dites : « Je le jure ».
Ménagère Consciente (Lève la main droite):
Je le jure.
Le Président :
Nous écoutons votre témoignage, Madame.
Ménagère Consciente:
Monsieur le Président, c’est vrai, le charbon nous est très utile. C’est vrai aussi que nous nous servons du bois de chauffe. Et c’est également vrai que nous avons beaucoup d’ustensiles, meubles et divers objets fabriqués à partir du bois.
Cependant, mes amies femmes et moi-même avons toujours mis en garde nos frères Coupe-Tout-Bois et Brûle-Tout-Bois de tout couper et tout brûler. Nous leur avons sans arrêt dit que c’est le bois sec qui protège le bois vert. Ils ont toujours fait la sourde oreille. Ils nous ont tantôt raillées, tantôt
grondées, nous intimant de nous contenter de profiter des services qu’ils nous rendaient en nous servant ce dont nous avions besoin et que nous ne pouvions obtenir sans eux. Ils nous lançaient aussi à la figure que nous ne pouvions pas vouloir et avoir une chose et son contraire.
A notre tour nous leur répondions avec fermeté que désormais le gaz domestique et d’autres substituts à leurs produits existaient et qu’il fallait apprendre à devenir raisonnables. Que de toute façon les temps changeaient et qu’ils perdraient un jour ou l’autre leur profession.
Ils ont continué à tuer l’Arbre qui nous manque cruellement aujourd’hui.
Il ne pleut plus.
Ils ont détruit l’Arbre à palabre sous lequel toute la vie de la communauté se discutait et s’organisait.
Les plantes qui nous permettaient de soigner de nombreuses maladies ont disparu pour la plupart.
Nos enfants n’auront pas malheureusement le bonheur de connaître certains jeux. De nombreuses activités liées à la vie de l’arbre, beaucoup d’aspects de nos langues, de nos cultures, de nombreuses préparations culinaires seront à jamais compromis à cause du péril de l’Arbre. On ne trouvera plus certains fruits: les arbres qui les portaient ont été décimés par les destructeurs. Les pâturages se sont raréfiés et les animaux domestiques qui en vivaient morts en grand nombre. La faune si abondante il y a quelques années a disparu parce que n’ayant plus où s’abriter ni de quoi s’alimenter: la vie de chaque être est dépendante de celle des autres.
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Ceci veut dire que la vie de l’Homme aussi est gravement menacée : si la nature disparaît, l’Homme aussi disparaîtra avec.
Voilà le témoignage que je voulais apporter, Monsieur le Président, pour aider à l’amélioration du comportement de l’Homme et du sort de l’Arbre.
Le Président :
Le 2e témoin, à la barre.
…………………………….
Déclinez votre identité.
Femme- Modérée (Témoin à décharge)
Je m’appelle Femme Modérée, 55 ans, mère de huit enfants et grand-mère de vingt-deux autres que j’élève avec amour et qui me donnent une raison de vivre. Je suis venue ici à l’âge de quinze ans pour partager le bonheur avec mon défunt mari qui m’a malheureusement quittée, il y a dix ans. Paix à son âme.
Le Président :
Madame Femme Modérée, jurez de parler sans haine ni crainte, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Levez la main droite et dites : « Je le jure ».
Femme Modérée (lève la main droite):
Je le jure.
Le Président :
Madame Femme Modérée, que savez-vous du conflit qui oppose l’Arbre aux Sieurs Coupe-Tout-Bois et Brûle-Tout-Bois ?
Nous écoutons votre témoignage.
Femme Modérée:
J’ai discuté avec l’Arbre qui se plaignait comme avec Monsieur Coupe-Tout-Bois et Monsieur Brûle-Tout-Bois. Je m’entends bien avec tous.
Avec les deux derniers nous sommes tombés d’accord que la destruction de la forêt portait un grand préjudice à l’équilibre de la vie. Nous avons retenu qu’ils feraient un effort pour être raisonnables dans leur exploitation forestière. Ils m’ont avoué très sincèrement que la désertification de notre pays les préoccupait beaucoup, qu’ils seraient prêts à participer à la reforestation en collectant par exemple la meilleure semence d’essences locales qu’ils cueilleraient dans les profondeurs des forêts à l’occasion de leurs sorties.
J’ai fait part à l’Arbre de cette manifestation de bonne volonté. Fort malheureusement, aucune possibilité ne s’est jusqu’ici offerte pour permettre à Monsieur Coupe-Tout-Bois et Monsieur Brûle-Tout-Bois de concrétiser leur volonté : j’ai invité les organisations de femmes à prendre des initiatives
puisque les hommes n’y pensaient pas. Mais de pareilles entreprises demandent parfois de longs préparatifs. Par conséquent, nous n’avons pas encore commencé, même si nous sommes toutes d’accord voire des fois enthousiastes.
Voilà ce que j’en sais, Monsieur le Président.
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
(Le président lui fait signe de remerciement et d’invite à aller se rasseoir.)
SCENE 20
Le Président :
Madame l’Avocate Générale, vous avez la parole.
L’Avocate Générale :
Monsieur le Président, ces deux accusés, d’ailleurs aux noms fort évocateurs (puisqu’ils s’appellent Coupe -Tout –Bois et Brûle-Tout-Bois), ont commis des crimes abominables. Ils ont bel et bien tué. Avec calcul, avec préméditation. Froidement.
Ils ont détruit des vies entières : les arbres et ce qui vivait sous les arbres, ce qui vivait sur les arbres, ce qui vivait dans les arbres…
Ils ont massacré, anéanti ce qui vivait par les arbres, ce qui vivait pour les arbres, ce qui vivait à travers les arbres.
Les services que ces deux plus grands criminels de notre époque, j’allais dire de tous les temps, prétendent avoir rendus ne sont en fait que d’égoïstes et mesquins profits personnels: ils ont supprimé des vies pour vivre, détruit pour s’enrichir, massacré, anéanti d’innombrables êtres pour nourrir leurs misérables êtres.
Aucune réparation ne pourra être à la mesure du tort porté à l’Arbre. Qui pourra jamais lui rendre un jour ce qu’il a perdu pour toujours?
Quelle circonstance atténuante pourrait-on trouver à ses destructeurs? A ces anéantisseurs ? Aucune. Absolument aucune.
Ils doivent être punis. Sévèrement. Que la peine cinglante qui leur sera infligée serve d’exemple aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui et des générations à venir. Que plus jamais pareils crimes ne soient commis. Plus jamais ça ! Plus jamais ça ! Plus jamais ça !
Vous leur appliquerez donc la loi. Dans sa plus grande rigueur. Dans sa plus grande sévérité. Sans pitié. Aucune.
Merci, Monsieur le Président.
SCENE 21
Le Président :
Avocat de la partie civile, vous avez la parole.
Avocat N°2 de la partie civile :
Je souhaiterais, Monsieur le Président, poser des questions d’abord à Madame Femme Modérée puis aux deux prévenus.
Le Président : Faites
Avocat N°2 de la partie civile :
Madame Femme Modérée, vous affirmez que vous vous entendez à merveille avec les prévenus, que vous leur avez parlé : les avez-vous déjà rencontrés isolément ou ensemble ? Conseillés chacun à part ou alors qu’ils étaient ensemble ?
Avocat N°2 de la Défense : Questions sans objet, Monsieur le Président !
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
Le Président : Objection rejetée ! Répondez, Madame Femme Modérée.
Femme Modérée : Je leur ai parlé tantôt isolément, tantôt ensemble, autour d’un thé .
Avocat N°2 de la partie civile :
Je vous remercie, MadameFemme Modérée. ..
Messieurs Coupe-Tout-Bois et Brûle –Tout-Bois, Vous êtes amis, apparemment ?
Avocat N°3 de la Défense : Cette question n’a rien à voir avec le procès !
Avocat N°2 de la partie civile :
Soit... Messieurs, vous est –il arrivé d’aller ensemble en forêt ?
Brûle-Tout-Bois: Oui
Avocat N+2 de la partie civile :
De discuter des problèmes qui se posent à vous dans l’exercice de votre métier ?
Avocat N+2 de la défense : Je proteste, Monsieur le Président
Le Président
La question est pertinente. Répondez.
Coupe-Tout-Bois : En effet nous partageons assez souvent nos préoccupations par rapport à la diminution très remarquable de la forêt et de la réduction de nos ressources consécutive à cette diminution.
Avocat N° 2 de la partie civile :
C’était tout, Monsieur le Président
Le Président
Rejoignez vos places.
Avocat N° 2 de la partie civile :
Monsieur le Président, permettez-moi d’abord de me féliciter et de féliciter la Justice de notre pays d’ouvrir ce procès unique en son genre.
Pour la première fois au monde, des hommes et des femmes ont l’intelligence et le courage de s’arrêter et d’interroger des pratiques plusieurs fois séculaires, des pratiques qui passaient pour normales, pour naturelles. Notre pays est le premier au monde à dire, de manière radicale : « Non à la destruction de l’Arbre ! » en mettant la main sur ses criminels et les armes du crime.
« Le Procès des criminels de l’Arbre ! » : ne voilà-t-il pas une innovation qui pourrait servir d’exemple à d’autres pays ? D’autres communautés ?
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Avocat N°3 de la partie civile
Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais vous présenter mon client.
Qui dans cette salle, Monsieur le Président, connaît véritablement l’Arbre …?
Oui, je sais que chacun l’a déjà vu. Oui, je sais que chacun a bénéficié de ses bienfaits. Oui : chacun croit bien le connaître de A à Z.
Depuis qu’il a décidé de me constituer, j’ai eu le temps de beaucoup discuter avec lui et surtout de beaucoup l’écouter et comprendre. Permettez-moi de vous le faire découvrir réellement afin que vous appréciiez encore mieux la situation, soyez davantage éclairé et puissiez mieux encore prendre la bonne décision.
Qui est donc l’Arbre ?
C’est lui :
• l’Acacia ataxacantha, l’acacia macostocha, l’acacia pennata, le Guumi
• l’Acacia albida, ou Faidherbia albida, le Caski
• l’Acacia laeta, l’Acacia Senegalensis, le Pattuki
• l’Acacia tortilis, l’Acacia raddiana, l’Acacia ehrenbergiana, le Ciluki
• l’Acacia sieberiana, l’Alluki
• l’Acacia nilotica, le Gawdi
• l’Acacia seyal,
• l’Adansonia digitata, le
• l’Adonium obesum, le
• l’Agogeissus leiocarpus, le Kojoli
C’est encore lui
• le Balanites aegyptiaca, le Muratooki
• le Bauhinia refuscens, le Nammaadi
• le Borrasus frabellifer, le
• le Boscia senegalensis, le Gijili
C’est toujours lui
• le Capparis decidua, le Guumi
• le Celtis integrifolia, le Ganki
• le Coculus pendulus, le Lawi
• le Combretum glutinosum, le
• le Crataeva religiosa, le Bani
• le Commiphora africana, le Baddi
L’Arbre c’est
• le Dalbergia melanoxulon, le Jalammbaani
Il est aussi
• le Guiera senegalensis, le Gelooki
• le Grewia bicolor, le Kelli
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
Il est également
• l’Hyphaenethebaica, le Gelloowi
• l’Indigofera oblongifolia, le Boruwal
• et le Lawsonia inermis, le
N’est-ce pas lui
• le Maerua crassifolia, le Tiireewi?
• le Mimosa Pigra, le Gaanngi?
• le Mitragyna inermis, le Koyli?
• le Mytragina intermis, le Kojoli?
Oui, c’est l’Arbre qui est
• le Phoenix dactylifera, le Tamaroowi
• le Piliostigma reticulata, le Barkeewi
• le Salvadora persica, le Guddi
• le Tamarindus indica, le Jammi
Enfin, pour ne pas rendre fastidieuse cette présentation par ailleurs fort partielle, l’Arbre c’est
• le Zyziphus mucronata ou Zyziphus spina-christi, le
• et le Zyziphus lotus ou Zyziphus mauritania, le et le
C’est celui-là l’arbre, pluriel, que chacun croit connaître, que tout le monde ignore en réalité et auquel on n’a jamais suffisamment prêté attention.
C’est lui qui intente un procès contre ceux qui attentent méthodiquement à sa vie, sans que personne avant aujourd’hui ait réellement fait ce qu’il fallait pour y mettre fin. Il a fallu qu’il porte plainte…
(Se tait et se concentre pendant de longues secondes de suspens et passe à l’attaque)
Avocat N°1 de la partie civile
Vous destructeurs, vous tueurs, vous rendez la vie de plus en plus moche, de plus en plus austère, de plus en plus difficile.
La nature n’est plus belle. Il ne pleut plus.
Les objets en bois deviennent de plus en plus rares, de plus en plus chers.
Avocat N° 3 de la défense ( interrompant son confrère) :
Il faut bien vivre, non ?
Avocat N°2 de la partie civile (répliquant) :
Avez-vous le droit de tuer pour vivre ?
Avocat N°2 de la défense :
Parfois cela peut s’avérer fort nécessaire et même indispensable: que faites-vous
pendant la fête de Tabaski ou lorsque vous offrez un méchoui à des amis ?
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
Pouvez-vous manger du mouton sans en égorger?
Et le riz au poisson dont vous raffolez tant : pouvez-vous consommer du poisson sans mettre fin à des vies ?
Ne dramatisons pas outre mesure, des choses si ordinaires.
Le Président :
Silence Maître! Attendez d’avoir la parole.
Avocat N°2 de la défense :
Toutes mes excuses, Monsieur le Président.
Le Président :
Poursuivez Maître Sara Kaba KANTE
AvocatN°1 de la partie civile (poursuivant sa plaidoirie) :
Allons, donc ! Qui parle de ridicule ?
Cher confrère, vous êtes très mal parti : voulez-vous justifier la mort
d’êtres innocents ? Voulez-vous mettre sur la même balance ce que l’on ne peut appeler que crime, et ce qui est, vous le dites si bien, vous-même, nécessaire voire indispensable à la continuité de la vie humaine ?
Soyez lucide : ne faites pas d’amalgame !
Avocat N°3 de la défense :
Et, vous, confrère, pensez-vous que…
Le Président:
Je vous prie, la Défense, gardez votre calme et attendez votre tour. Continuez , Maître Sara Kaba KANTE
Avocat N°1 de la partie civile (poursuivant sa plaidoirie)
Monsieur le Président, mon confrère, Maître Zeïnebou ATIGH en conviendra bien avec moi : les Sieurs Coupe-Tout-Bois et Brûle-Tout-Bois ont tué. Ils ont récidivé et auraient pour sûr continué indéfiniment si la main de la justice n’avait pas mis fin à leurs activités périlleuses, plus, assassines .
Madame Ménagère Consciente nous a éclairés sur l’entêtement effronté des deux accusés à poursuivre leur massacre, malgré les mises en garde de ces braves femmes, ces citoyennes exemplaires dont devraient s’inspirer les hommes.
Même à travers le témoignage de la très respectable et très sage Madame Femme Modérée, on peut lire un manque de bonne volonté de la part de ces deux anéantisseurs: lorsqu’on a commis une forfaiture, lorsqu’on est auteur d’une faute aussi lourde que celle d’un crime, on s’arrête et on se repent ; on ne continue pas. Or ils ont continué.
Tous, nous avons été profondément émus par la déclaration palpitante de l’Arbre. Même les coeurs les plus durs, les plus insensibles ont été troublés, ébranlés. Avons-nous bien perçu le sens du message de la prière que l’Arbre adresse à l’Homme ? Nous sommes interpellés tous et chacun.
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
Lorsqu’on prie on est loin de la haine. L’Arbre n’est pas vindicatif. Il n’est pas revanchard : il demande simplement que cesse l’anéantissement de son espèce. Pour le bien de l’Homme et de la Vie. Il réclame justice.
Monsieur le Président, je n’en ai aucun doute : justice sera rendue. Pas à l’Arbre. Mais à l’Homme, même contre sa volonté. A la Vie.
Je demande l’application de la loi.
Je vous remercie
SCENE 22
Le Président:
Avocat de la défense, vous avez la parole.
Avocat N°2 de la défense :
Monsieur le Président, je souhaiterais, si vous le permettez bien sûr, entendre mes deux clients.
Le Président
Bien. Accusés, à la barre.
(Coupe-Tout-Bois et Brûle-Tout-Bois se présentent à la barre).
Allez-y !
Avocat N°2 de la défense :
Monsieur Brûle-Tout-Bois, à qui devez-vous votre nom ou plutôt votre
surnom ?
Brûle -Tout- Bois :
A mes deux cousines Kura Wan et Maam Soh, filles de mes tantes. Celles-là, elles sont terribles : quand elles vous collent un surnom, il vous accompagne pour le reste de vos jours.
Avocat N°2 de la défense :
Pourquoi menez-vous cette activité ?
Brûle -Tout- Bois :
Je suis un honnête citoyen. Je vis et fais vivre ma nombreuse famille à la sueur de mon front. Et je vous assure que plus d’une fois j’ai été assailli par les femmes parce que le charbon manquait. C’est avec du bon charbon que le plus grand nombre de ménagères font la bonne cuisine.
C’est avec le charbon qu’elles brûlent l’encens pour parfumer les boubous que ces charmantes personnes portent pour aller à une fête ou pour embaumer les demeures surtout le soir ou lorsque la fraîcheur invite à rester à l’intérieur.
Avocat N°2 de la défense :
Je vous remercie, Monsieur.
Et vous, Monsieur Coupe-Tout-Bois, qui vous a affublé d’un nom aussi
L’Arbre à la Cour Criminelle. De Djibril Hamet LY
terrible à certaines oreilles ?
Coupe-Tout-Bois :
Mon Grand-père à mon jeune âge. Et on ne m’a plus appelé que par ce surnom.
Avocat N°3 de la défense :
Pourquoi avez-vous continué à couper du bois alors que vous avez observé la disparition des forêts et l’avancée du désert ?
Coupe-Tout-Bois :
L’homme, de tout temps, a coupé du bois. Il y va de l’équilibre de la vie qui est une alternance , une cohabitation de la vie et de la mort : la vie est présente dans la mort et vice versa la mort partie intime de la vie…
Non, je ne suis pas la cause de la disparition des forêts : même si je cesse mes activités, des arbres continueront de mourir, le désert d’avancer. Des dizaines de milliers d’hectares de forêts ont été consumés en Europe, en Amérique et ailleurs. J’y suis pour quoi ?
Avocat N°2 de la défense :
Il paraît que vous choisissez toujours les meilleures essences, parfois en vie, pour les couper?
Coupe-Tout-Bois :
Le bois mort, on ne le coupe en général que comme bois de chauffe ou pour certains besoins peu exigeants au point de vue qualité ou esthétique.
Je m’excuse, Maître : je voudrais bien dire quelque chose mais je ne sais pas si je l’ose …
Avocat N°3 de la défense :
Mais bien sûr que vous l’osez : dites tout ce qui peut éclairer ce procès du siècle. Vous avez des choses importantes à partager. Parlez !
Coupe-Tout-Bois :
Observez bien les meubles de cette salle : bureaux, chaises, etc. et autour de vous : portes, fenêtres… Le bois qui a servi à les fabriquer est du bois de qualité. Il est coupé alors qu’il est en vie puis il est traité…
C’est avec du bois de qualité que je fabrique la belle écuelle- de la laitière, la lahal-calebasse de la ménagère, l’undugal- pilon et le wowru-mortier de la pileuse.
Par ailleurs, le tabalde-tam-tam de chefferie comme des rassemblements festifs, le mbaggu- tambour des réjouissances, celui des arènes de lutte, de la place du village au clair de lune comme les -tambours-de-guerre ont leurs exigences de qualité. Le buubaa-tambourin-à-aisselle au rythme irrésistible, également. Mais aussi, la musicalité de la coorumbal-flûte, la guitare du (8), le aaooru- violon, la moolo-monocorde ne peuvent souffrir de la médiocrité du choix que ne pardonneraient aucun artiste professionnel, aucun mélomane averti.
Que serait notre culture, que deviendrait la place du village sans la
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musique ? Que serait la vie sans la musique ? Cette musique qui ne peut se passer du bois ? De ce bois de qualité ? De ce bois noble que ne peuvent offrir que les essences de premier rang, de premier choix?
L’on ne confectionne pas non plus la crosse du fusil avec n’importe quel bois.
Et la pirogue donc, ce formidable moyen de pêche et de voyage, de transport et de sport ? Pour fabriquer une pirogue, l’on choisit toujours le plus grand arbre possible des meilleures essences afin qu’elle ait une grande
capacité et résiste au temps et aux eaux, tout en étant très efficace. Ses pagaies, son mât … Tout est beauté. Tout est noblesse. Tout est grandeur.
Avocat N°3 de la défense (S’adressant à ses deux clients) :
Que savez-vous du Code Forestier ?
Les Prévenus : C’est quoi, le Code Forestier ? Jamais entendu !
Avocat N°2 de la défense
C’est la réglementation de notre comportement par rapport à la forêt.
L’accepteriez-vous si l’on vous proposait d’autres possibilités de travailler et de nourrir vos familles?
Les Prévenus (dans un même élan):
Bien sûr !
SCENE 23
Avocat N°2 de la défense :
Merci, Messieurs pour votre précieuse contribution qui permettra pour sûr de tempérer certaine ardeur et de rapprocher les esprits et les cœurs…
Le Président :
Accusés, rejoignez votre place…
Poursuivez, Maître…
Avocat N°1 de la défense :
Monsieur le Président, mes deux clients, loin d’être des criminels, sont d’honnêtes citoyens…
Qui n’a pas eu recours à leurs services ?
Qui, dans ces lieux, n’a pas mangé un délicieux repas savamment préparé, un appétissant et savoureux méchoui qu’on n’aurait pas pu déguster sans Monsieur Brûle-Tout-Bois ?
Sauf respect pour tout cet honorable monde qui est dans cette auguste salle, qui n’est pas confortablement installé dans un fauteuil rembourré,
devant un luxueux bureau fabriqués à partir d’un bois minutieusement
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sélectionné, savamment coupé et courageusement transporté des profondes et lointaines forêts par ce brave Coupe-Tout-Bois ? Nous lui devons les portes et fenêtres qui sécurisent nos demeures et nos secrets.
Qui dans cette cité, qui dans ce pays, qui dans ce monde, n’a pas profité,
inconsciemment, il faut l’admettre, de leur labeur, de leur sueur ? La ménagère, l’ouvrier du bois, le maître d’école, le Ministre, le Président de la République, le Souverain le plus prestigieux ? Qui donc ? Dites-moi, qui ?
Et qui a jamais une seule fois dénoncé cela ? Ou, était –on d’accord, sans le dire, que ce n’était pas à dénoncer ? Oh ! Cette hypocrisie de l’Homme.
Et l’on se tourne vers l’autre pour l’accabler afin de se dédouaner. En
voilà une solution de facilité, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs de la Cour !
Oui ! Les arbres sont morts. Oui ! Les forêts ont disparu. Oui ! Le désert avance sûrement, dangereusement, mortellement…
Monsieur le Président, il faut chercher ailleurs l’explication du phénomène de la déforestation, du tort porté à l’Arbre et à l’Homme aussi, il faut bien en convenir. C’est la conjugaison de multiples circonstances dont les changements climatiques contre lesquels l’humain ne peut rien, la nature ayant ses propres lois; des lois qui, justement, échappent à la justice de l’Homme. Aux phénomènes naturels s’ajoute, bien sûr l’action de l’Homme qui se détruit à petit feu en supprimant l’Arbre.
Sur ce point, je viens de démontrer éloquemment notre responsabilité commune, j’allais dire notre complicité tacite ; un complot, dis-je, qui ne dit pas son nom. Un complot contre l’Arbre. )
Il serait injuste d’imputer à seulement deux personnes la faute de tous, l’inconscience et l’insouciance de tous: une faute collective. Pourquoi faire endosser cette lourde responsabilité à ces deux braves personnes dont le principal pécher a été de faire œuvre utile: subvenir aux besoins vitaux de leur famille et rendre service à la société ? Chercherait-on un bouc émissaire ? Ce serait contre la justice. De l’antijustice.
Et vous êtes ici, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs de la Cour, pour dire la loi, pour distribuer la justice. Notre rôle, quant à nous, auxiliaires de la justice, mes confrères et moi-même, est de vous y aider. N’est-ce pas confrères ?
Se tourne vers les avocats de la partie civile qui hochent affirmativement la
tête et esquissent de la main un geste ambigu, indiquant qu’ils n’étaient tout de même pas d’accord sur le reste.
Il me semble opportun de nous poser un certain nombre de questions qui interpellent ceux auxquels le peuple a confié sa destinée : l’Etat.
Quelle est la part de responsabilité de l’Etat ? Qu’a-t-il fait pour éduquer
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et encadrer les citoye ns ? Ses écoles préparent-elles les enfants à aimer la nature, à respecter et protéger l’environnement ? A avoir une attitude responsable face à la détérioration de l’environnement ?
A-t-il mis ses media: radio, télévision, journaux… au service de l’éducation citoyenne ? A-t-il conçu des projets participatifs de sauvegarde de l’environnement en général et de l’arbre en particulier ? Des programmes qui feraient pleinement jouer l’émulation positive ? Qu’a-t-il fait de pertinent pour la régénération des forêts et le freinage de l’avancée du désert ? Parce que, comme l’a si bien dit Malaw-Labbo-le –Boisselier alias Coupe-Tout-Bois, l’inexorable avancée du désert dépasse la loi des hommes.
Alors, j’insiste : que faire pour que l’Arbre ne disparaisse pas ? Que faire pour la conscientisation et la responsabilisation des tous et de chacun ? Que faire pour qu’il fasse bon vivre sur cette terre ? Pour que la beauté de la nature s’impose ? Pour que règne l’indispensable harmonie entre les humains, les animaux et les végétaux ? L’harmonie des éléments et des vivants ?
… L’Arbre doit vivre. Il doit vivre pour que vive l’Homme.
Dans le même temps, mes deux braves clients doivent trouver les moyens de faire vivre leur famille. D’autres moyens. L’Etat doit les y aider. La société doit les y aider. Ils doivent les aider à trouver des activités de substitution...
Le procès en cours gagnerait à être un procès pédagogique : il ne devrait pas punir mais tirer des leçons et proposer des solutions à ce qu’il faut considérer comme la faute collective du siècle : la faute de l’Etat et de toute la société, nous ici présents compris.
Nous devons tous ensemble, la main dans la main, chercher et surtout trouver des solutions incontestablement justes et véritablement durables. C’est vers ces solutions que doit s’orienter notre réflexion. Et non vers une quelconque condamnation, une quelconque exclusion : le rôle de la justice n’est pas de trouver coûte que coûte des coupables mais d’éviter que l’injustice s’installe et règne en maître, que la société dysfonctionne et se désagrège. Il ne sert à rien ni à personne de faire la politique de l’autruche…
Monsieur le Président, mes deux clients sont innocents. Ils doivent être relaxés, purement et simplement.
Je vous remercie.
SCENE 24
Le Président :
Madame l’Avocate Générale, vous avez la parole.
Avocate Générale :
Nous venons d’écouter avec beaucoup d’intérêt le plaignant, l’Arbre, et ses avocats, les témoins à charge et à décharge, les prévenus et leurs avocats. Nous sommes, désormais, on ne peut plus édifiés.
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Oui. Nous sommes édifiés.
La flagrance du crime des sieurs Coupe-Tout-Bois et Brûle-Tout-Bois est évidente. Les intervenants sont unanimes là-dessus. Tous.
Maître Atigh avocate à la fois adroite et expérimentée, par une plaidoirie logiquement bien tissée a tenté de semer le doute dans les esprits en jouant sur les coeurs, sur l’affectif. Ce que la défense cherche, en réalité, ce sont des circonstances atténuantes. Nous ne devons nous laisser ni distraire, ni attendrir : ce serait à la fois rendre un mauvais service au plaignant et en dernier ressort desservir l’Homme. Ce serait cela de l’antijustice, Maître Atigh !
Vous avez tenté de retourner la situation en faveur de vos clients en les absolvant : c’est de bonne guerre. Je dois reconnaître que vous êtes pugnace et très fine.
En cela elle pourrait tromper des non avertis. Et ce n’est certainement pas votre cas, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs de la Cour. Vous ne vous laisserez donc pas séduire. Vous ne vous laisserez pas abuser.
Toutefois, je dois concéder que les deux criminels que vous jugez aujourd’hui pourraient bénéficier de quelques circonstances atténuantes, oh ! combien minces, ce qui n’efface en rien la criminalité de leur forfaiture. Oui. Je mets ce bémol parce que j’éclaire, par ce que je dis la loi, Monsieur le Président , Mesdames et Messieurs de la Cour…
Quand la Cour se retirera tout-à-l’heure pour délibérer, elle se souviendra simplement que la vie du genre humain, la survie de l’humanité, de la nature, dépend beaucoup de celle de l’Arbre.
La cour se souviendra que nul autre que le Créateur n’a le droit d’ôter la vie sans raison véritable, dictée par Lui seul… Elle doit avoir cela présent à l’esprit.
Elle doit avoir constamment présent à l’esprit que quiconque transgresse la Loi de la nature, ou plutôt, la Loi divine, doit être puni avec la plus grande sévérité. C’est ainsi que la société sauvera des êtres vivants et évitera dans le même temps de générer d’autres tueurs, d’autres criminels.
C’est tout ce que je tenais à rappeler.
Et je suis persuadé, Monsieur le Président, que la Cour prendra la bonne décision.
Je vous remercie.
Le Président :
La cour se retire pour délibérer. L’audience est suspendue.
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ACTE IV. LE VERDICT
SCENE 25
L’Huissier :
La cour !
Tout le monde se lève
Le Président : (un coup de maillet sur le bureau) :
L’audience est rouverte
Silence absolu dans la salle !
Les prévenus, à la barre !
Les prévenus se présentent à la barre, entourés de leurs avocats.
• Entendu que les Sieurs Maalaw-Labbo –Boisselier alias Coupe-Tout-Bois
et Alhajji Binta Yeyyaa-le Charbonnier alias Brûle-Tout-Bois sont accusés de crime avec préméditation contre l’Arbre,
Entendu que les prévenus reconnaissent les faits qui leur sont
reprochés,
• Entendu qu’aucune réfutation à cette accusation n’a été retenue,
• Entendu que les prévenus bénéficient de circonstances atténuantes,
La Cour Criminelle, siégeant en son audience du 19 mars 2008 :
• Condamne solidairement les prévenus Malaw-Labbo-le –Boisselier alias
Coupe-Tout-Bois et Alhajji Binta Yeyyaa-le Charbonnier alias Brûle-Tout-
Bois à dix ans de reforestation forcée.
• Pendant cette période de dix ans, ils planteront, protégeront et entretiendront plantes médicinales, arbres fruitiers, bois villageois, plantes ornementales.
• Ils animeront au près des jeunes, des femmes, des communautés villageoises, des séances de sensibilisation sur les bienfaits de l’Arbre et la nécessité de le protéger.
• Ils enseigneront quotidiennement autour d’eux, dans un programme planifié par les services pénitentiaires, les techniques de plantation, de protection et d’entretien d’arbres et de bois villageois.
La défense dispose des délais réglementaires pour interjeter appel si elle le juge nécessaire.
Emmenez-les !.....
L’audience est levée.
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EPILOGUE
Tous les acteurs sur scène, se tenant par la main, rappant (Arbre compris) :
Mise en évidence d’un tableau de fond représentant l’Arbre Séculaire (Maamaawi), de plusieurs arbres de différents âges et grandeurs.
Beaucoup de gestuelle.
POUR QUE VIVE L’ARBRE
Protégez l’environnement
Replantez des arbres
N’attendez pas qu’il soit trop tard
Utilisateurs du bois ne tuez pas le bois
S’il n’existe plus vous ne le verrez plus
Et alors vous ne vous verrez plus
Parce que vous n’existerez plus
Utilisateurs du bois, le gaz existe
Utilisateurs du bois, le moulin à mil existe
Utilisateurs du bois, les meubles en synthétique existent
Les ustensiles en métal, en argile, porcelaine et verre existent
Chers frères, chères sœurs !
Vous qui avez du cœur,
Vous qui êtes sensibles
Vous qui réfléchissez , vous qui comprenez
Tous, toutes, debout, avec nous
Entendons la prière de notre ami Arbre
Tous ensemble pour la survie de notre frère Arbre!
Tous ensemble pour la protection de notre frère Arbre!
Tous ensemble pour une vie saine
Et harmonieuse avec notre ami Arbre !
Vive l’Arbre pour que vive la Nature !
Vive l’Arbre pour que vive l‘Animal !
Vive l’Arbre pour que vive l’Homme !
Vive l’Arbre pour que vive la vie !
Vive l’Arbre ! Choeur
Vive la Nature !
Vive l’Animal !
Vive l’Homme !
Et Vive la vie !
FIN
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